Billets de l'année : 2015


Du bon côté du barbelé

Emission Comme un bruit qui court, diffusée sur France Inter le 12 décembre 2015 Partie sur le barbelé près d’un centre de rétention à partir de 19’26, après une partie sur le Camp Climat. On l’appelle « corde du diable », « écharde du souvenir », ou «frontière brûlante » : comment le fil de fer barbelé, outil agricole ingénieux, est-il devenu un outil politique, symbole universel de l’oppression? La crise internationale des migrants a fait réapparaitre le barbelé dans notre paysage médiatique, et des images de personnes massées derrière les barbelés emplissent nos écrans de télévision et les unes des journaux. Des frontières entre la Hongrie et la Serbie, entre la Turquie et la Grèce, entre le Maroc et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, en tout, près de 235 km de clôtures barbelées entourent la Forteresse Europe. Mais alors que l’image du barbelé évoquait jusqu’à présent le […]


Rationalité gouvernementale et Institution

 

Interventions dans l’abécédaire sur la violence aux Rencontres Philosophiques d’Uriage en octobre 2015

 

Durée : 40´ 1ère partie

R comme rationalité gouvernementale par Olivier Razac       0 / 6’40

V comme vitalité par Sid Abdellaoui        6’40 / 11’47

S comme soif de sang par Marc Crépon      11’47 / 17’50

I comme institution Olivier Razac      17’50 / 23’51

L comme logos par Evelyne Buissière      23’51 / 30’26

D comme douce violence par Pierre Cellier       30’26 / 36’28

C comme créativité par Sid Abdellaoui      36’28 / 42’

Animé par Anne Eyssidieux-Vaissermann

 


Taser et biopolitique

Premières lignes : Sur le plateau d’une émission de télévision, un animateur, bien connu pour ses tests loufoques d’objets originaux ou high-tech, se livre à la démonstration d’un tir de pistolet à impulsions électriques de marque Taser sur un comparse. Il s’agit d’un programme du dimanche, en public, et le tir s’effectue d’une manière décontractée pour ne pas dire avec une certaine désinvolture. Une explication technique particulièrement sommaire précise qu’il n’y a pas de pyrotechnie et qu’il s’agit juste de deux dards projetés sur la cible. Ces dards étant très petits, ils ne pénètrent pas profondément la peau. Pourtant, « ça va faire un peu mal. Ça fait obligatoirement un peu mal » (…) Article initialement paru dans la revue Chimères, n°74, 2010/3 Télécharger le PDF


La force de l’aporie

Si l’on cherche à savoir ce que peut signifier l’idée d’une philosophie plébéienne, il y a, au moins, deux pistes qu’il faut distinguer clairement. Première piste, est-il question d’une philosophie faite par la plèbe ? Et, si oui, quelle est la nature exacte de cette « plèbe » ? Le sous-prolétariat, pour prendre des termes légèrement surannés, ou la grande majorité des gouvernés par opposition aux gouvernants ou dominants, ou encore, d’une manière certainement plus intéressante, un concept qui permet de distinguer la plèbe, toujours illégitime, et le peuple, qui peut devenir légitime1 ? Deuxième piste, que je vais suivre ici, la notion de philosophie plébéienne désigne une certaine manière de faire de la philosophie (peu importe par qui en termes sociologiques) qui se caractérise par une critique des prétentions à la vérité des discours (prétentions de savoir) et à la légitimité du gouvernement des autres (prétentions de pouvoir) – ces deux prétentions étant systématiquement […]


Faire de la philosophie dans l’Administration pénitentiaire

L’enseignement et la pratique de la philosophie trouvent d’autres lieux que l’enseignement secondaire ou universitaire. En particulier, elle peut être mobilisée ou s’insérer dans des champs d’activité, des champs professionnels très différents. Le problème initial consiste donc à se demander ce que devient la dimension nécessairement critique de la philosophie lorsqu’elle s’articule à des exigences pratiques, professionnelles, bureaucratiques, économiques et politiques. Ce problème, je voudrais l’aborder à partir de mon expérience d’enseignement-chercheur dans une institution bien particulière – l’École nationale d’administration pénitentiaire (Enap). L’Enap, située à Agen, est une école de formation professionnelle accueillant tous les personnels pénitentiaires de France. Elle possède également un centre de recherche qui participe aux enseignements. La question qui se pose dans un tel contexte est de comprendre quels efforts ou quelle inventivité sont nécessaires pour y trouver sa place. Or, je voudrais montrer que si, d’un côté, il est nécessaire d’adapter la démarche philosophique […]


Faire de la philosophie en SEGPA

Socrate1     On peut facilement penser que le collège et plus encore ses Sections d’Enseignement Professionnel Adapté ne sont pas des lieux favorables pour la pratique de la philosophie. Est-il même possible de prétendre faire participer des élèves jeunes en très grande difficulté scolaire à une discipline culturelle de haut niveau qui suppose de nombreux apprentissages ? Or, on ne peut pas se demander : « Qui peut philosopher ? » Sans poser une question plus qu’usée : « Qu’est-ce que la philosophie ? » Ou plutôt pour mieux commencer : « Que se passe-t-il quand on fait de la philosophie ? » Repartons-donc de cette « origine » de la philosophie que l’on place traditionnellement dans le personnage de Socrate. L’activité propre à Socrate, et qui serait comme l’essence de l’attitude philosophique, est le dialogue critique. Un de ses aspects s’appelle la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits. La philosophie serait donc d’abord une attitude qui consiste à dialoguer […]


Une critique de l’autorité politique 2. Méthode

Pour préciser le problème de l’autorité politique comme rapport entre le fait de la force et le droit de l’autorisation, il est intéressant de repartir d’un texte classique sur le sujet, un dialogue de Platon, le Gorgias. Le dialogue porte sur la rhétorique, c’est-à-dire l’art de parler pour convaincre. Je ne m’intéresse pas ici au dialogue dans son ensemble mais à un échange particulier entre Socrate et un personnage fascinant qui s’appelle Calliclès. Dans le dialogue, Calliclès représente la « clientèle » des sophistes ; des individus de la classe sociale supérieure qui suivent les cours des sophistes pour l’emporter dans les discussions politiques, en particulier à l’assemblée. Calliclès commence par distinguer la nature et la loi, qu’il reproche à Socrate de confondre, quand c’est lui, en fait, qui va produire la plus grande confusion. Il affirme donc que, selon la nature, il est est juste que le meilleur ait plus que celui […]


Une critique de l’autorité politique 1. Hypothèse

Partons d’une question naïve : pourquoi une puissance ou un pouvoir ne se contente-t-il pas de s’exercer purement et simplement ? Pourquoi s’adjoint-il quasi nécessairement des formes de justification ou de légitimation ? Nous aurions du mal à trouver dans l’Histoire, ou même à penser, une force, une puissance, un pouvoir qui s’exercerait au détriment d’une autre force ou puissance sans affirmer en même temps, d’une manière ou d’une autre, qu’elle a le droit de le faire. Même la violence d’un pouvoir autocratique qui possède une supériorité « physique » décisive s’accompagne de discours de justification, de légitimation, c’est-à-dire de discours qui affirment que cet usage de la force n’est pas « brut », gratuit, arbitraire mais s’appuie sur des raisons qui le fondent, le rendent juste, voire nécessaire. Ces discours peuvent être de tout type : scientifiques (par exemple des théories sur l’inégalité des races justifiant asservissement ou extermination), juridiques en jouant sur le formalisme du droit, géopolitiques […]


Un athéisme radical 2. Tautologie : l’absolu n’est pas relatif est puis c’est tout

Les demi-croyants ont en commun de croire un peu ou de ne pas croire un peu et s’opposent par définition à deux autres possibilités : croire absolument (il faut les chercher) ou ne pas croire absolument (ils ne sont pas plus nombreux). Certainement, dans un premier mouvement un peu naïf, on peut se sentir plus proche de ceux qui croient absolument que des philistins, ne serait-ce que par respect pour leur entièreté éthique. Ceux qui parlent d’absolu auraient plus de facilité à s’entendre qu’avec ceux qui ne peuvent même plus en concevoir l’idée. En fait, cette « intimité » ne fonctionne que d’une manière esthétique. La radicalité se ressemble, les discours sonnent pareillement et les affects qui en découlent séparent du sens commun. En deçà d’un «style » éthique comparable, d’une manière tout à fait superficielle, ou si l’on ne considère pas l’éthique simplement comme une question de style d’existence, […]


Un athéisme radical 1 : Encore un effort !

Ne pas croire en Dieu, quoi de plus banal aujourd’hui. Pas de quoi en faire un plat en tout cas. C’est une opinion parmi d’autres et « la mort de Dieu » est devenue comme une blague éculée que l’on se balance en fin de dîner pour clore la discussion, finalement d’une manière consensuelle. Qui peut s’en scandaliser ? Certainement pas ceux qui nourrissent les statistiques comme « catholiques », la moitié des français selon certains sondages. Seulement une infime part de ceux-là peut prétendre vivre selon une croyance fondamentale en un Dieu absolu. Les autres ont la pensée trop molle et l’existence trop compromise pour faire croire à leur croyance. Il suffit de sonder un peu leur âme dans une discussion pour comprendre à quel point eux-mêmes n’ont pas foi dans leur foi. Tu leur dis « Dieu est mort », ils répondent « Tu exagères » et repartent comme ils sont venus. Au pire, ils peuvent […]


“La prévention de la récidive” ou les conflits de rationalités de la probation française

Résumé : La notion de « prévention de la récidive » apparaît désormais, sinon comme l’alpha et l’oméga de la politique pénale en France, du moins comme un impératif de plus en plus surplombant. C’est particulièrement visible dans les orientations imposées aux Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation (SPIP) ces dernières années. En s’appuyant sur un double ensemble de sources écrites (textes normatifs, brochures, rapports…) et orales (une quarante d’entretiens avec des professionnels), cet article propose d’abord un repérage distinguant six rationalités structurantes du champ de la probation française. Sur cette base, il entend ensuite montrer que l’usage institutionnel de la « prévention de la récidive » a pour effet de recouvrir les contradictions et torsions qu’implique l’articulation de registres d’action hétérogènes. Il soutient alors la thèse selon laquelle cette notion non seulement ne produit qu’une clarification rhétorique des missions, qui nourrit plus qu’elle ne résout la confusion des pratiques, mais permet surtout de faire […]


L’hydre pénale à trois têtes

Premières lignes : Une faiblesse de la pensée, en particulier de la pensée critique, consiste à considérer les choses d’une manière binaire : c’est soi ça, soit ça. C’est en particulier le cas quand on essaie de comprendre comment fonctionnent les rationalités qui façonnent la manière dont se produit le savoir ou s’exerce le pouvoir. L’idée simpliste qui prévaut comme un réflexe est qu’il ne peut y avoir qu’une seule rationalité à la fois, une seule rationalité qui caractérise un dispositif, une institution ou notre époque  […] Article publié dans la revue Multitudes, 51, printemps 2013 Lien vers la page (Commentaire : Le titre n’est pas idéal. l’éclectisme des rationalités pénales n’est pas qu’à trois têtes mais à x têtes. Pour ça, voir la recherche Les rationalités de la probation française)