Un athéisme radical 4. Absolu=néant


Posons que l’absolu n’est pensable que comme néant et le néant comme absolu. L’absolu est ce qui n’est pas relatif, c’est-à-dire ce qui ne peut entrer en relation avec quoi que ce soit. Ne pouvant être mis en relation avec rien sans devenir aussitôt relatif à quelque chose d’autre et donc se dissoudre, l’absolu ne peut pas être caractérisé. Aucun mot, aucune proposition, aucun concept ne peut s’y rapporter. On ne peut comparer son être, sa signification ou sa valeur avec aucune autre chose. De même qu’il est informe, l’absolu est radicalement silencieux et impuissant. Il ne dicte rien (qui s’adresserait alors à quelqu’un d’autre) et ne produit rien (qui serait alors une production de l’absolu). Ni à ni de ne sont absolument pensables. Si l’on cherche ce qu’est l’absolu, on ne peut donc rien répondre. Le néant ne désigne, d’abord, que l’impossibilité radicale de rendre compte de l’absolu et, comme l’absolu est ce dont on ne peut rendre compte, il est nécessairement néant.

Or, même lorsqu’elle a voulu s’épurer à fond, même lorsqu’elle s’est tendue jusqu’au bout d’elle-même, la pensée de l’absolu est souvent retombée sur la notion impure d’un absolu qui est encore un peu quelque chose. Cela d’autant plus que ce désir de l’ineffable est porté par une passion mystique d’union avec un au-delà de tout, comme dans ce que l’on peut nommer « théologie négative », quelle qu’en soit l’expression. Dieu y prend une figure à la fois plus modeste et radicale. Plus radicale, parce qu’on le veut vraiment absolu, plus que le Dieu idolâtre du commun, plus modeste aussi parce que l’on comprend que pour arriver à cette pureté, il faut le dépouiller de tout attribut. On ne peut pas le figurer, on ne peut rien en dire, on ne peut rien en comprendre… mais, quand même, tout en provient. Cette « Ténèbre » est aussi « la Cause unique et parfaite de tout », dit le pseudo-Denys l’Aréopagite, et l’existence doit être une ascension vers ce rien qui est tout, avec qui on désire ardemment fusionner. Vraiment, on se demande pourquoi l’absolu devrait forcement être en haut ? Pourquoi pas plutôt dans un coin en bas à gauche ? Quant à fusionner avec le néant, rien de plus simple en vérité… D’une toute autre manière, la pensée molle du néant le pose en relation avec ce qui existe et le figure alors comme vide, trou, déchirure, absence, manque ou même zéro. Ces métaphores sont impropres parce qu’elles n’évoquent que des déficits de réalité, des creux d’existence qui sont toujours susceptibles d’être remplis. Pour illustrer, le réglage d’un volume sonore peut être sur zéro, mais il peut aussi bien être monté au maximum. Le silence du zéro n’était alors que la diminution maximale et provisoire du bruit. Ce silence est en droit du son à la faveur d’une modulation d’intensité. Ce « rien » n’est qu’une variation extrême d’être. Or, le néant comme absolu doit être l’exclusion radicale de tout être, même d’une intensité nulle. Répétons-le, non l’écran vide ou noir mais pas d’écran du tout. Ce que l’on se propose ici suppose bien un double effort : néantiser l’absolu et absolutiser le néant. En fait, il faut même aller plus loin. Utiliser des métaphores est indispensable mais produit inévitablement un risque de contre-sens. Comme si le but était ici de faire une sorte d’ontologie du néant, de proposer une transcendance du rien, de croire au vide plutôt qu’à Dieu. Non seulement ce serait inutile mais, surtout, cela n’a aucun sens pour nous. L’athéisme radical qui est recherché n’est justement pas une ontologie, il ne dit rien sur l’être ou le non-être, sur l’existence ou la non existence d’entités quelconques. Il s’agit plus modestement de suivre jusqu’au bout les implications d’une pensée de l’absolu en tant qu’elle peut contribuer à nous débarrasser de l’idolâtrie.

En même temps, tout ce que l’on vient de dire est quand même tout à fait paradoxal. Il ne faut pas s’en étonner ou s’en plaindre, c’est la nature même de tout discours sur l’absolu. La pensée de l’absolu est l’essence même du paradoxe. Cela n’apparaît que mieux lorsqu’on la porte jusqu’à l’incandescence froide du néant (oxymoron de « théologie négative » qui montre à quel point le langage ne cesse de relativiser notre effort de purification). Penser l’absolu et en parler, c’est effectuer une opération paradoxale puisqu’on met en relation ce qui ne peut pas l’être. Le paradoxe de la pensée du néant comme absolu pourrait s’exprimer sous la forme logique « a et non-a » puisqu’en cette pensée on fait coïncider une chose et son contraire, quelque chose et rien, une pensée et l’absence de cette pensée. De ce point de vue, la pensée de l’absolu violerait le principe de non-contradiction, elle serait ce monstre logique proprement ineffable sur lequel la seule attitude raisonnable consisterait à garder le silence. Si ce qui est entrepris ici consiste d’abord à penser la pureté de l’absolu comme néant, logiquement, il faudrait maintenant se taire.

(à suivre)

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A propos Razac

Après des études de philosophie à l'Université Paris 8 dans les années 90 et une période de production d'essais de philosophie politique sur des objets contemporains (le barbelé et la délimitation de l'espace, le zoo et le spectacle de la réalité, la médecine et la "grande santé"). J'ai travaillé pendant huit ans comme enseignant-chercheur au sein de l'Administration Pénitentiaire. C'est dans cette institution disciplinaire que j'ai compris ce que pouvait signifier pour moi la pratique de la philosophie, c'est-à-dire une critique des rationalités de gouvernement à partir des pratiques et dans une perspective résolument anti-autoritaire. Depuis 2014, j'ai intégré l'université de Grenoble comme maître de conférences en philosophie. Je travaille sur la question de l'autorité politique, sur les notions de société du spectacle et de société du contrôle. J'essaie également de porter, avec les étudiants, des projets de philosophie appliquée déconstruisant les pratiques de pouvoir. Enfin, nous tentons de faire vivre un réseau de "philosophie plébéienne", anti-patricienne donc, mais aussi en recherche de relations avec tous nos camarades artisans de la critique sociale.

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