Un athéisme. radical 5. Expérimenter le néant


Oui, mais voilà, les problèmes philosophiques ne sont jamais seulement des problèmes de logique. Le paradoxe dont on veut parler n’est pas simplement langagier, c’est un paradoxe vécu dans la chair. Et c’est ça le sens philosophique du paradoxe : qu’une pensée logiquement contradictoire produise malgré tout des affects qui tendent notre sensibilité au-delà d’elle-même, qui nous fait éprouver ce que l’on ne devrait pas pouvoir éprouver. En elle-même, la proposition « a et non-a » ne pose aucun problème. Au contraire, sa « table de vérité » est l’assise la plus solide que l’on puisse avoir, son résultat est un inébranlable zéro. Rien ici de bouleversant. Mais le problème apparaît lorsque l’on vit cette impossibilité, ou ce zéro, comme une affection avec laquelle rien ne peut se comparer dans l’existence. Le problème, c’est de pouvoir penser sur un certain mode (intuitif) ce que l’on ne peut pas penser sur un autre mode (logique), mais il s’agit malgré tout de la même pensée. Dit autrement, le paradoxe vécu signifie que l’impossibilité logique est aussi une puissance affective, que le zéro est ressenti et que l’absolu entre dans une symbiose existentielle avec le relatif.

Mais, ne retombe-t-on pas alors sur une sorte de « théologie négative » ? Pensée qui relativise l’absolu parce qu’au point même où elle en approche la signification comme néant, elle rebrousse chemin en voulant quand même qu’il soit quelque chose, ici une « expérience ». Ce presque absolu ressuscite Dieu, d’une manière ou d’une autre… On veut ici éviter cet écueil en maintenant la pureté du concept d’absolu et en acceptant la radicalité du paradoxe qui consiste à affirmer l’expérimentation de ce concept pur. Dit autrement, ce qui est inacceptable dans la théologie négative, ce n’est pas que l’absolu ait des effets relatifs, c’est qu’il ne le fait qu’au prix d’une relativisation de lui-même, en particulier comme cause ontologique. Or, si la pensée de l’absolu peut être liée à un affect, ce n’est pas du tout dans cette acception de la cause, comme production de quelque chose. Le concept pur d’absolu ne peut rien produire, par définition, mais à l’occasion de la pensée de ce concept pur se produit un affect dont le sens n’est pas comparable avec les affects relatifs les uns aux autres, puisqu’il est l’affect de la pensée de l’absence de relation entre tout affect. Pour préciser, ce que l’on ressent reste bien sûr du même ordre, sur le même plan, que nos autres affects, pas question ici d’une expérience mystique, d’un sentiment métaphysique. Si l’on veut, même, le sentiment d’absolu n’est jamais constitué que d’échanges électriques et moléculaires dans notre cerveau. Ce qui le distingue, c’est le sens qu’il a pour nous, précisément comme paradoxal, impossibilité vécue malgré tout. L’expérimentation de l’absolu articule ces deux dimensions : une dimension logique où l’absolu est paradoxe et une dimension affective où la pensée de l’absolu est liée à un sentiment extraordinaire. L’expérimentation ne se fait pas plus du côté logique (ce n’est qu’une contradiction) que du côté affectif (ce n’est qu’un sentiment hors norme), elle se fait entre les deux, dans la relation immédiate entre un affect singulier qui a pour nous un sens absolu et un concept qui donne un sens absolu à un affect singulier. Ni l’un, ni l’autre, mais leur résultat commun. Ainsi faite, l’expérimentation de l’absolu ne le relativise pas, ne le dégrade pas, mais se fait, au contraire, à la condition même de son impassible pureté comme néant. Ni seulement logique, ni ontologique, cet absolu ne nous dit rien sur la vérité ultime des choses mais il s’impose sous la forme d’une expérience à partir de laquelle se décide le sens de notre existence.

(à suivre)

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A propos Razac

Après des études de philosophie à l'Université Paris 8 dans les années 90 et une période de production d'essais de philosophie politique sur des objets contemporains (le barbelé et la délimitation de l'espace, le zoo et le spectacle de la réalité, la médecine et la "grande santé"). J'ai travaillé pendant huit ans comme enseignant-chercheur au sein de l'Administration Pénitentiaire. C'est dans cette institution disciplinaire que j'ai compris ce que pouvait signifier pour moi la pratique de la philosophie, c'est-à-dire une critique des rationalités de gouvernement à partir des pratiques et dans une perspective résolument anti-autoritaire. Depuis 2014, j'ai intégré l'université de Grenoble comme maître de conférences en philosophie. Je travaille sur la question de l'autorité politique, sur les notions de société du spectacle et de société du contrôle. J'essaie également de porter, avec les étudiants, des projets de philosophie appliquée déconstruisant les pratiques de pouvoir. Enfin, nous tentons de faire vivre un réseau de "philosophie plébéienne", anti-patricienne donc, mais aussi en recherche de relations avec tous nos camarades artisans de la critique sociale.

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