Un athéisme radical 6. La mort comme ascèse


La pensée de l’absolu=néant est indissociable d’une expérience paradoxale, celle de sa propre disparition. L’expérience de la mort est le premier accès métaphorique à la pensée du néant. Là-aussi, toute une tradition éthique a fermé la porte de cette expérience par un argument logique: la mort n’est rien, je suis quelque chose, quelque chose ne peut pas être rien, donc je ne peux pas expérimenter la mort, elle n’est rien pour moi. Magnifique. Et pourtant, nous savons tous que nous allons mourir et cela ne nous laisse pas indifférents. Que celui pour qui ce n’est pas le cas arrête sa lecture maintenant. Nous sommes très contents pour lui et ne voulons surtout pas gâcher son bonheur.

La mort n’est rien pour nous, argument abstrait détestable qui nous prive de notre plus haute puissance (dont la beauté est d’être aussi la plus banale) sous prétexte de nous rendre la vie plus facile. Heureusement que ça ne marche pas. Sénèque le sait bien, lui, que c’est peine perdue parce nous savons et nous expérimentons ce qu’est la mort. « La mort me met tant de fois à l’épreuve ? Libre à elle. J’ai fait, moi, pendant longtemps l’épreuve de la mort.  Quand cela ? Dis-tu. Avant ma naissance même. La mort, c’est le non-être ; ce qu’est le non-être, je le sais déjà. Il en sera après moi ce qu’il en était avant moi. » Le « Je le sais déjà » ne signifie pas la simple capacité d’avoir une idée abstraite de la finitude : « Je n’ai pas toujours existé et donc je n’existerai pas toujours ». Il peut aussi signifier une appréhension affective du néant. C’est en ce sens qu’il est une « épreuve ». En remontant le fil de ma mémoire, il y a un moment où je me perds dans la brume et, si je pousse l’exercice au plus loin, je peux forcer ma conscience à expérimenter sa propre absence, dans la disparition totale de tout souvenir vécu. Ce gouffre là n’est pas relatif. Il suffit ensuite d’en retourner le mouvement vers l’appréhension de la fin. Là aussi, pas d’une manière froidement langagière  : « Oui, oui, on va tous mourir », mais dans une conscience présente de la certitude absolue de l’abolition, à la fois nécessaire et toujours possible, de cette conscience.

Cela ne peut être atteint que par un exercice, une ascèse, qui dépasse les images diverses de la mort – tel accident, telle maladie, telle agression – pour arriver à en ressentir le sens. Ou plutôt, partant nécessairement de ces imaginations relatives, il s’agit de s’y arrêter avec suffisamment d’obstination pour en extraire le sens absolu. Il va sans dire que, la plupart du temps, on fait exactement le contraire, soit on balaie ces pensées comme des mouches irritantes, soit on se fixe sur l’accidentel, le détail horrible, les particularités du cas. Tant, certainement, on préfère être terrifié par la mort que saisi par le néant.

En fait, l’expérimentation du néant peut être de chaque instant à travers la disparition du temps, vécue dans la perpétuelle mort des affects. Il s’agit là aussi de ne pas en rester à une idée abstraite : « L’instant qui vient de passer ne reviendra pas. J’isole et je fige un vécu passé pour me rendre compte qu’il n’existera plus pour moi que sous la forme d’un souvenir. » Mais il faut au contraire se concentrer sur le passage du temps, sur le point infiniment petit qui divise le pas encore là et le déjà parti afin de vivre dans la chair l’infinité de ce qui ne dure pas. Il faut pousser l’expérimentation jusqu’à ressentir un vertige et une suffocation spirituels auxquels rien d’autre ne peut se comparer dans l’existence.

Ainsi comprise et, surtout, ainsi pratiquée, la mort est le sens absolu de la vie. Non pas la mort comme accident plus ou moins probable qui me menace mais comme l’événement intrinsèque d’une vie, rien n’est plus certain, la mort seule « Vérité ». Pas non plus la mort comme fin de parcours redoutée, mais comme néant, c’est-à-dire précisément ce qui ne peut pas être quelque chose comme une « fin », une borne, une limite, la mort est impossible. La mort est ce qui n’arrive jamais vraiment (le néant ne peut pas être) tout en ne cessant pas d’arriver (vivre, c’est mourir). On ne peut pas se voir mort, mais on peut se sentir mourant et, surtout, saisir qu’être en train de vivre ou en train de mourir est exactement la même chose. Les idolâtres sont des morts-vivants à force de ne pouvoir être des vivants, mourants dans l’immanence d’une vie sans dehors.

(à suivre)

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A propos Razac

Après des études de philosophie à l'Université Paris 8 dans les années 90 et une période de production d'essais de philosophie politique sur des objets contemporains (le barbelé et la délimitation de l'espace, le zoo et le spectacle de la réalité, la médecine et la "grande santé"). J'ai travaillé pendant huit ans comme enseignant-chercheur au sein de l'Administration Pénitentiaire. C'est dans cette institution disciplinaire que j'ai compris ce que pouvait signifier pour moi la pratique de la philosophie, c'est-à-dire une critique des rationalités de gouvernement à partir des pratiques et dans une perspective résolument anti-autoritaire. Depuis 2014, j'ai intégré l'université de Grenoble comme maître de conférences en philosophie. Je travaille sur la question de l'autorité politique, sur les notions de société du spectacle et de société du contrôle. J'essaie également de porter, avec les étudiants, des projets de philosophie appliquée déconstruisant les pratiques de pouvoir. Enfin, nous tentons de faire vivre un réseau de "philosophie plébéienne", anti-patricienne donc, mais aussi en recherche de relations avec tous nos camarades artisans de la critique sociale.

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