N… comme neutralisation


Ces articles sont issus d’une rencontre avec Alain Damasio organisée par Guillaume Gourgues et Ouassim Hamzaoui le 29 juin 2012 à l’université de Grenoble. Les organisateurs avaient décidé de nous faire réagir sur un abécédaire maison, adapté à nos questions. La journée s’est révélée passionnante (au moins pour nous) et nous pensions en publier le résultat. Cela n’a pas pu se faire, je livre donc ici le résumé de mes interventions sur des sujets aussi divers que la virtualisation, la surveillance, la neutralisation ou la résistance. Dans les textes qui suivent, j’ai conservé autant que possible l’oralité de ces rencontres.

Je vais partir d’une petite anecdote. J’étais au Milipol. Le Milipol, pour « MILItaire » et « POLice », c’est un salon mondial de la sécurité intérieure qui a régulièrement lieu à Paris. Et je me balade au milieu des stands, il y a plein de trucs à voir, c’est passionnant. Pour des raison personnelles (« j’enquêtais » sur la question), je m’attarde sur le stand de la maison Taser qui faisait la promotion de son pistolet à impulsion électrique. Et là, j’ai eu la chance de voir quelque chose d’étonnant et de significatif (je dis « la chance » peut-être que c’était organisé tous les quart d’heure !). Un gars, tout à fait banal, s’approche du stand et fait mine de se renseigner, l’air sceptique, sur l’efficacité de l’outil. Et on comprend qu’il affirme en gros ne pas croire en l’efficacité du Taser. Donc, on le place bien en vue, devant le stand – il y avait une foule assez importante qui s’agglutine autour de lui. On lui glisse sous la chemise les deux petits dards qui se trouvent au bout des fils reliés au pistolet. Et on déclenche pendant deux secondes le cycle électrique. Immédiatement, le gars pousse un cri assez bestial et il s’effondre sur lui-même comme un chiffon, malgré tout soutenu par deux agents de la sécurité.

Alors, d’un côté, cette démonstration est une blague puisqu’il s’agit d’un comparse payé, mais surtout parce que si vous êtes tasé dans la rue, ça ne se passera pas comme ça. Dans ce cas, les deux dards vont être projetés avec force et se planter dans votre chair (Le site internet de la firme indique que ça se plante sur les vêtements, il faut quand même avoir des vêtements épais…) Et, surtout, vous allez violemment percuter le sol sans pouvoir amortir la chute puisque vous ne contrôlez plus vos muscles, en général c’est là qu’on se fait « un peu mal ». De plus, vous subirez le cycle standard de dix secondes d’une électrocution qui n’en est pas réellement une – ce point souvent inaperçu dans les critiques est décisif, sinon on ne comprend rien au Taser, et on ne comprend rien à l’enjeu des armes de neutralisation. Parce que ette électrocution produit quelque chose de beaucoup plus complexe qu’une « simple » douleur physique. Pour ma part, je n’ai pas eu le courage de le tester. On me l’a proposé lors de mon enquête, mais je n’ai jamais franchi le pas (ce qui en dit peut-être beaucoup sur l’implication du corps dans la recherche). Mais enfin, les agents de sécurité auprès desquels j’ai enquêté ont parlé de leur propre expérience, puisqu’ils l’avaient tous testés, ça fait partie du protocole de formation. D’après leur témoignage, il s’agit moins d’une douleur que d’une sensation de se vider de sa substance, le sentiment de ne plus exister, qu’on va mourir… Donc, cette mise en scène du Milipol était bien éloignée de la réalité du Taser.

Mais, en même temps, elle était exemplaire. La réaction de la foule a été exemplaire de l’effet de pouvoir recherché, selon un schéma en trois temps : D’abord, il y a une curiosité, tout le monde vient regarder, ce qui en dit déjà long sur la forme d’acceptabilité de ce type de matériel. Parce que si on vous disait : « On va mettre un gilet pare-balle à ce volontaire et on va lui tirer dessus à balles réelles pour tester les munitions », on peut penser que les gens reculeraient un peu et que l’ambiance serait moins ludique. Donc, d’abord une certaine excitation curieuse, symptôme d’acceptabilité d’une arme de neutralisation particulièrement efficace. Ensuite, au moment de la décharge, vous avez un saisissement. C’était très visible dans la foule. Le hurlement non maîtrisé, le crépitement électrique, la soumission totale du corps, affaissé comme au bout d’une laisse, tout le monde était saisi par la puissance de l’outil. Mais enfin, ce qui est très très intéressant, juste après, au moment où le gars se relève visiblement indemne, avec un petit sourire mi gêné mi amusé, et qu’il se moque de lui-même, du ridicule de sa situation. D’un seul coup, tout le monde se détend. Si lui même en rigole, alors ce n’était pas bien grave. C’est exactement le même schéma dans un court extrait d’émission télévisée. Le présentateur teste le Taser en direct et en public d’une manière tout à fait désinvolte, un brin excité. Le cobaye s’écroule violemment, tout le monde est saisi puis rapidement soulagé quand il se relève. Quoique l’on aperçoit à la fin de la démonstration où tout le monde rit, une forme d’inquiétude dans le regard de l’invité qui a assisté à cette scène surréaliste.

Et bien, le Taser, c’est ça. C’est la superposition du rire et de la peur. Et ça, c’est bien plus puissant que la décharge électrique ou la douleur. Vous avez un outil de répression qui superpose le rire et la peur. C’est parfait. Or, pour développer un peu, ce qui m’avait frappé en commençant à travailler sur les armes de neutralisation, c’était la grande faiblesse des critiques. Ces critiques sont pour la plupart, à la fois très virulentes et dénuées de pertinence. Leur faiblesse est de continuer à penser les choses d’une manière binaire. Leur lecture pose, d’un côté, un pouvoir brutal, purement répressif et, de l’autre côté, la souffrance d’une victime de ce pouvoir. Un schéma répression/réprimé. Donc, ces critiques se sont largement contentées de condamner la brutalité du Taser : les blessures qu’il cause et le nombre de morts qu’il a fait. D’où une bataille de chiffre entre les critiques et la firme. Or, d’une manière un peu provocatrice, on peut dire que le problème posé par le nouveau matériel de neutralisation est exactement inverse, c’est précisément que, d’une manière générale, il ne tue pas. De même que les lanceurs de balle de défense ne tuent pas, mais ils mutilent… (Cela ne veut donc pas dire qu’il n’est pas important d’enquêter sur les effets réels du Taser contre la propagande de la firme ou des États, mais il ne faudrait pas que cela voile le problème politique fondamental de la neutralisation : sa potentielle innocuité).

Le problème qui doit nous intéresser, c’est justement le développement d’une capacité technique d’incapacitation, de neutralisation sans dommages physiques durables. Bien sûr, la difficulté avec l’analyse critique du Taser, c’est qu’il n’est pas « pur », il possède aussi des restes de brutalité « archaïque ». Vous avez la brûlure des dards et surtout la chute, mais aussi la décharge électrique qui est associée à des outils de répression on ne peut plus brutaux – la gégène etc. Mais, justement, si l’on en reste à une critique de cette brutalité, vous voyez bien le paradoxe, on peut être amené à dire : « Alors, améliorez votre matériel ! Neutralisez nous autant que vous voulez, mais que ça ne nous fasse pas mal, que ça ne nous blesse pas, ne nous tue pas. » C’est vraiment le réflexe du citoyen brebis paissant dans les pâturages biopolitiques. « Faites ce que vous voulez, mais ne touchez pas à mon intégrité physique et psychique, le reste, ça ne me concerne pas. » Alors que, justement, il faudrait décaler la critique vers la puissance d’incapacitation, le simple fait d’empêcher d’agir. D’où une différence essentielle avec d’autres matériels comme les matraques électriques qui continuent à fonctionner selon un dressage répressif classique : résistance, douleur, obéissance. Avec le Taser la question ne se pose plus de savoir si vous allez obéir ou si vous allez résister à la douleur. Le courant électrique très particulier qu’il inflige produit une disruption entre le cerveau et les muscles. Donc, le problème n’est plus la douleur mais la neutralisation effective. De plus, il y aurait là des études plus intéressantes à faire, sur la marque psychique très particulière de cette soumission totale. Certains témoignages indiquent qu’il suffit ensuite d’entendre le crépitement de l’arc électrique pour avoir des réflexes corporels de soumission. Et l’on voit bien l’impuissance critique dans laquelle nous mettrait un matériel de neutralisation pure. Comment se plaindre d’un empêchement d’agir qui prend soin de ne pas nous blesser ? C’est un schéma de pouvoir qui n’est pas binaire puisqu’il nous inclut dans son exercice. La caractéristique de cet exercice du pouvoir est de capter notre intérêt, pour le rapprocher du sien, avec l’idée d’une indistinction entre les deux. Le plus bel exemple, souvent repris, c’est l’utilisation du Taser pour empêcher un suicide qui opère un décalage de la violence brutale, de la répression, vers le réprimé et, surtout, le retournement de cette violence de résistance sur elle-même. « C’est votre faute si vous êtes tasés et, en plus, c’est pour votre bien. » Le plus drôle et le plus beau, c’est qu’ils commencent déjà à nous demander des remerciements.

C’est finalement la notion même de conflit qu’on veut neutraliser. Continuer à voir un conflit, c’est ne pas avoir bien compris son propre intérêt. La rationalisation du pouvoir refuse le conflit classique et le transforme en souci de protection contre cette erreur, contre les mauvaises tendances, les mauvais calculs. « Vous protéger, même contre votre gré. » C’était déjà le cas du Panoptique de Bentham. On retrouve la même tendance pour l’institution pénitentiaire, dans la notion « d’usager du service public pénitentiaire ». C’est une notion « progressiste » d’évolution des droits des détenus, certes, mais c’est aussi une terrible notion de neutralisation politique. Comme détenu vous êtes dans une de ces situations qui exprime un conflit net entre souveraineté et sujets, une forme nette de justice purement et simplement imposée, et bien finalement non, en prison, vous êtes un usager du service public. Et c’est bien ce retournement de la violence qui permet une incroyable extension de la répression de l’État et des institutions, on prétend qu’on vous tase pour ne pas vous tuer mais on vous tase ET on vous tue, on prétend qu’on vous met un bracelet électronique pour ne pas aller en prison, mais le nombre de bracelets augmente, celui des détenus aussi.

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A propos de Razac

Après des études de philosophie à l'Université Paris 8 dans les années 90 et une période de production d'essais de philosophie politique sur des objets contemporains (le barbelé et la délimitation de l'espace, le zoo et le spectacle de la réalité, la médecine et la "grande santé"). J'ai travaillé pendant huit ans comme enseignant-chercheur au sein de l'Administration Pénitentiaire. C'est dans cette institution disciplinaire que j'ai compris ce que pouvait signifier pour moi la pratique de la philosophie, c'est-à-dire une critique des rationalités de gouvernement à partir des pratiques et dans une perspective résolument anti-autoritaire. Depuis 2014, j'ai intégré l'université de Grenoble comme maître de conférences en philosophie. Je travaille sur la question de l'autorité politique, sur les notions de société du spectacle et de société du contrôle. J'essaie également de porter, avec les étudiants, des projets de philosophie appliquée déconstruisant les pratiques de pouvoir. Enfin, nous tentons de faire vivre un réseau de "philosophie plébéienne", anti-patricienne donc, mais aussi en recherche de relations avec tous nos camarades artisans de la critique sociale.

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