Un athéisme radical 1 : Encore un effort !


Ne pas croire en Dieu, quoi de plus banal aujourd’hui. Pas de quoi en faire un plat en tout cas. C’est une opinion parmi d’autres et « la mort de Dieu » est devenue comme une blague éculée que l’on se balance en fin de dîner pour clore la discussion, finalement d’une manière consensuelle. Qui peut s’en scandaliser ? Certainement pas ceux qui nourrissent les statistiques comme « catholiques », la moitié des français selon certains sondages. Seulement une infime part de ceux-là peut prétendre vivre selon une croyance fondamentale en un Dieu absolu. Les autres ont la pensée trop molle et l’existence trop compromise pour faire croire à leur croyance. Il suffit de sonder un peu leur âme dans une discussion pour comprendre à quel point eux-mêmes n’ont pas foi dans leur foi. Tu leur dis « Dieu est mort », ils répondent « Tu exagères » et repartent comme ils sont venus. Au pire, ils peuvent être vexés parce que cette provocation ne respecte pas leur sensibilité. « Laissez nous croire en paix ! » est leur cri le plus virulent ; qu’on respecte l’immunité de leur refuge d’espérance, aussi fragile qu’une bulle de savon, leur prière la plus pressante.

Pourtant, ces croyants à la petite semaine ne sont pas très différents de leurs « ennemis jurés » : toute la cohorte des républicains humanistes, des voltairiens ricanants, des sceptiques de salon, des matérialistes bornés, des anticléricaux par ressentiment, des satiriques sûrs d’eux-mêmes ou des capitalistes calculateurs. Tout ceux pour qui l’idée de Dieu est finalement plus ridicule que scandaleuse. Cet athéisme là se contente d’avoir biffé l’idée d’absolu en affirmant « Dieu n’existe pas ». Il s’est arrêté à ce geste de suppression et se contente d’une éthique du « ne pas croire en… » Et ce n’est que rarement d’une manière affirmative. La plupart du temps, l’athée n’a tout simplement ni l’imagination, ni la force nécessaire pour penser à quelque chose d’autre que sa condition présente dans laquelle il est englué comme sur du papier tue-mouches. Ne pas croire est bien moins une décision, ou un événement décisif, que le symptôme d’une gêne, d’un défit ou d’un déni face à l’idée d’absolu comme pensée trop extraordinaire pour trouver sa place dans la vie quotidienne du sens commun. Le problème, c’est précisément qu’en se contentant de la négation de Dieu, on ne peut pas s’extirper de la croyance, ou plus précisément de la superstition, comme idolâtrie, peurs des chimères, respect de faux devoirs. S’il en reste là, l’athée n’est pas celui qui ne croit en rien mais celui qui peut croire en n’importe quoi.

En fait, les deux masses adverses se rejoignent dans l’immense majorité des demi-croyants. Entre ceux qui affirment croire parce qu’ils ne supportent pas leur incrédulité et ceux qui affirment ne pas croire pour masquer leurs restes de dévotion, il n’y pas de frontière mais un continuum. L’affrontement apparent des opinions ne fait que masquer l’unité de position pour laquelle l’absolu est tout ce qu’il y a de plus relatif, une chose parmi d’autres dont l’adoption est finalement affaire de goût. L’absolu, devenu une donnée culturelle – de la dimension ethnico-religieuse à l’effet de mode. « Le 21e siècle sera religieux » comme tartufferie au sens propre, couverture estivale de magazine. Ce personnage, Kierkegaard l’appelle philistin : « Vide de toute orientation spirituelle, le philistin reste dans le domaine du probable où le possible trouve toujours un refuge ; le philistin n’a ainsi aucune chance de découvrir Dieu. Sans imagination comme toujours, il vit dans une certaine somme banale d’expériences sur le train des événements, les bornes du probable, le cours habituel des choses, et qu’importe qu’il soit marchand de vin ou Premier ministre. » (Traité du désespoir, folio essais, p. 106) Dès lors, le monde des demi-croyants est le même, quel qu’en soit le style, en tant qu’il est peuplé par des idoles. La place libérée par le départ de Dieu ne reste pas vide, elle est remplie par des projections imaginaires qui occupent l’espace resté ouvert de la transcendance. Soit, sous la forme d’entités transcendantes de remplacement : l’Homme, la Nature, le Marché, la Révolution, la Vie ou tout ce qu’on voudra. Soit, sous la forme d’attributs dont ce qui tenait lieu d’absolu s’était paré : en particulier la Vérité, le Bien et l’Autorité. Entités et attributs d’une transcendance toujours plus ou moins tremblante, dépendant finalement de la qualité de la projection. Mais même la projection la plus nette reste éthérée, le problème étant surtout qu’elle porte nos yeux au-dessus de là. Il ne suffit donc pas d’évoquer un écran noir en guise de néant mais bien l’absence d’écran pour faire redescendre nos regards sur la ligne d’horizon.

Même ceux qui, ne se contentant pas de ne pas croire, cherchent à affirmer l’athéisme, en restent généralement à une position éthique et politique fragile qui consiste à rejeter le phénomène historique et culturelle de la religion. Repoussant à raison l’éthique de la culpabilité ou de la fausse espérance, la politique autoritaire et manipulatrice, voire l’esthétique adoratrice du sublime qui reposent toutes trois sur une prétention à la vérité ultime devant laquelle on ne peut que s’incliner, ils rejettent le nom qui résume tout cela, Dieu, l’absolu. Pour cet athéisme militant, se débarrasser de la religion, c’est détruire toute forme de l’idée de Dieu et donc tout ce qui peut faire signe vers l’absolu. La religion nous a trompé avec sa fausse transcendance, il faut se méfier de tout ce qui dépasse l’expérience ordinaire, il faut en rester aux choses comparables les unes les autres, rejeter tout ce qui sent l’incommensurable. Bref, ce qui se présente comme l’athéisme le plus radical a développé une allergie envers l’idée d’absolu. Il ne faut même pas lui en parler. L’absolu est ressenti comme contaminé par les stigmates historiques de la religion, ce qui en commande l’abandon au profit d’une pensée qui se voudrait relativiste sans absolu, ce qui est impossible. On ne peut pas en rester au relatif sans une pensée de l’absolu, c’est ce que nous voudrions faire passer à nos camarades allergiques, quitte à leur donner quelques boutons ou, mieux, provoquer des tonnerres d’éternuements.

 

Télécharger le PDF

 


A propos Razac

Après des études de philosophie à l'Université Paris 8 dans les années 90 et une période de production d'essais de philosophie politique sur des objets contemporains (le barbelé et la délimitation de l'espace, le zoo et le spectacle de la réalité, la médecine et la "grande santé"). J'ai travaillé pendant huit ans comme enseignant-chercheur au sein de l'Administration Pénitentiaire. C'est dans cette institution disciplinaire que j'ai compris ce que pouvait signifier pour moi la pratique de la philosophie, c'est-à-dire une critique des rationalités de gouvernement à partir des pratiques et dans une perspective résolument anti-autoritaire. Depuis 2014, j'ai intégré l'université de Grenoble comme maître de conférences en philosophie. Je travaille sur la question de l'autorité politique, sur les notions de société du spectacle et de société du contrôle. J'essaie également de porter, avec les étudiants, des projets de philosophie appliquée déconstruisant les pratiques de pouvoir. Enfin, nous tentons de faire vivre un réseau de "philosophie plébéienne", anti-patricienne donc, mais aussi en recherche de relations avec tous nos camarades artisans de la critique sociale.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *