Une philosophie plébéienne 12


La philosophie reste largement une pratique autoritaire au service de l’autorité. On peut même penser qu’elle régresse, en particulier à l’Université, vers cette « origine » platonicienne. C’est pourquoi il nous faut reprendre sans cesse, chacun pour notre compte et tous ensemble, la production d’une philosophie qu’un Nietzsche appelait « inactuelle » ou « intempestive » et que Foucault a pratiqué dans un souci critique de « l’actuel ». « Il appartient à la philosophie moderne de surmonter l’alternative temporel-intemporel, historique-éternel, particulier-universel. À la suite de Nietzsche, nous découvrons l’intempestif comme plus profond que le temps et l’éternité : la philosophie n’est ni philosophie de l’histoire, ni philosophie de l’éternel, mais intempestive, toujours et seulement intempestive, c’est-à-dire contre ce temps, en faveur, je l’espère d’un temps à venir. »

La philosophie de l’histoire et de l’éternité est finalement une philosophie qui fait remonter le temps présent à un fondement absolu et/ou le subordonne à une finalité absolue. De ce point de vue, c’est une philosophie que l’on peut appeler patricienne, dans le sens antique romain, considérant que les patriciens, les « nobles » romains comme ceux d’aujourd’hui, appuient leur position sur, au moins, quatre principes :

  1. Un principe religieux qui relie leur autorité à une forme de transcendance, même polythéiste ou laïque. C’est-à-dire que leur pouvoir et leur discours ne sont pas discutables par ceux sur lesquels ils s’exercent. Leur source est à la fois supérieure, d’une autre nature et déterminante, bref transcendante.

  2. Un principe traditionnel selon lequel la position politique et sociale patricienne repose sur la publicité d’une lignée, d’une généalogie prestigieuse, qui remonte finalement au principe théologique fondateur, particulièrement une ascendance divine.

  3. Cette nature sacrée doit s’exprimer par une certaine dignité (dignitas), c’est-à-dire, à la fois, un rang hiérarchique élevé qui donne droit au commandement et une attitude qui témoigne de cette supériorité.

  4. Enfin, tout ceci concourt à la production d’un principe d’autorité (auctoritas). Principe qui produit pour la masse le sentiment (largement inconscient, profondément intériorisé) que le discours patricien doit être cru et obéi parce que telle est la nature des choses.

Or, ces caractéristiques socio-politiques peuvent être aisément retranscrites pour définir une pratique patricienne de la philosophie et indiquer déjà l’opposition radicale avec une philosophie plébéienne. On reconnaîtra tout d’abord la philosophie patricienne à la liaison entre philosophie et détermination de la vérité. Partant de la trahison platonicienne qui pose comme finalité la défense d’une pensée théologique de la vérité conçue comme absolu positif et préexistant sur lequel il faut se régler.

Au contraire, la pratique plébéienne de la philosophie est une attitude critique radicale, permanente et indéfinie. Son but n’est pas de retrouver un fondement mais de supprimer la possibilité de penser tout fondement de vérité ou d’autorité. Elle est donc farouchement anti-théologique. Elle joue Socrate contre Platon.

Ensuite, la pensée théologique patricienne s’appuie massivement sur les références sacralisées de l’histoire de la philosophie, c’est la prédominance du commentaire. « La valeur de ce que je dis ne peut se tirer que de la valeur (assise par la tradition) de ce qu’ont dit mes illustres ancêtres philosophes. » Le signe le plus grave de cette irrépressible tendance (nécessaire pour être entendu par le milieu autorisé et/ou obtenir postes et ressources !) apparaît quand des auteurs récents qui ont tout fait pour éviter d’être commentés (Foucault par exemple) sont utilisés académiquement par des apprentis philosophes qui veulent ainsi être reconnus par leurs pairs tout en s’encanaillant du côté « subversif » de la philosophie.

À l’inverse, si une philosophie plébéienne s’appuie volontiers sur des « grands textes », elle peut aussi s’appuyer sur tous les autres textes et discours dont elle a besoin pour une tâche critique précise (discours scientifiques ou de « sciences » humaines, littérature, textes techniques, juridiques, d’entreprises, tracts, paroles recueillies méthodiquement ou non etc.). Son but n’est jamais d’expliquer un texte par un autre texte (au final de commenter le commentaire d’un commentaire d’un commentaire…) mais de disséquer une situation présente dans laquelle elle est prise. Utiliser librement les concepts comme des outils pour ouvrir, démonter, briser des connexions, expérimenter des branchements sur les assemblages discursifs qui structurent, déterminent et enferment nos possibilités de pensée et donc de vie.

Par ailleurs, le commentaire scolastique patricien suppose un certain style que l’on peut appeler académique, reposant sur des signes extérieurs de sérieux qui doivent être valables sur le marché autorisé des discours philosophiques, c’est la dignitas philosophique. Dignitas obligatoire pour être reconnue par les pairs, pour faire partie de la confrérie, ce qui suppose donc un infâme conformisme. Dignitas qui doit surtout en imposer aux « non philosophes » (et par là même qui trace cette ligne, imaginaire mais prégnante en terme de « pouvoir spirituel », entre philosophes et « non philosophes »). Produisant ainsi une forme de supériorité, d’autant plus abjecte qu’elle est reproduite par ceux qui se prétendent les porteurs les plus radicaux de la critique.

La philosophie plébéienne doit briser cette supériorité illusoire par l’adoption d’un style cynique d’auto-dérision systématique du discours : c’est-à-dire ne jamais ajouter le sérieux de celui qui parle au sérieux de ce dont on parle, éviter ce kitsch du philosophe patricien qui en fait trop. Celui qui parle n’est que le vecteur de formes discursives critiques qui viennent toujours aussi d’ailleurs et dont tout le monde peut s’emparer. Pas de copyright dans une philosophie plébéienne.

Enfin, transcendance, tradition du commentaire et commentaire de la tradition, dignité académique, tout cela permet d’asseoir l’autorité du discours du scoliaste qui est, par définition : soit, un discours de défense de l’ordre établi, puisque la légitimation de cet ordre est exactement superposable avec la légitimation de la philosophie patricienne. Soit, une critique réactionnaire et, toujours plus ou moins explicitement, théologique des errements de la démocratie libérale où tout se vaut, où le relativisme l’emporte, où le principe d’autorité est sans cesse bafoué etc. (On laisse au lecteur le soin de mettre des noms propres sur cette catégorie, noms que l’on peut puiser aisément dans la bouillabaisse de la philosophie médiatique).

Au contraire, la philosophie plébéienne est une analyse critique du présent, en particulier des prétentions de vérité et de légitimité des différentes formes d’exercice du pouvoir-savoir, afin d’en démontrer les contradictions, lacunes, tours de passe-passe, mécanismes de domination, effets de pouvoir inaperçus etc. Son but n’est pas de retrouver l’Un qui se perdrait dans les ramifications chaotiques d’un présent en manque de repères, mais de faire bouger les lignes qui structurent ce présent. Par exemple, en trouvant des marges de manœuvre de pensée dans les relations entre la multiplicité des éléments qui le constituent (provoquer des hiatus là où ça circulait tranquillement, produire des connexions entre ce qui doit normalement être séparé, repérer des torsions de sens sources d’illusions asservissantes…)

C’est en ce sens que la pratique de la philosophie peut se dire actuelle/inactuelle. Critique de l’actualité (c’est-à-dire des processus dynamiques qui structurent notre situation) dans une perspective non déterminée d’émancipation indéfinie.

Et c’est ainsi que la plèbe romaine, c’est-à-dire non pas les pauvres, mais tous ceux qui étaient dépourvus de parole politique par leur statut de « non-patriciens », a fait sécession en 495 avant J.-C. La multitude fait alors la grève, en particulier de la guerre, et agence à partir de rien un « camp sans général ». Ce geste est une rupture du principe d’autorité théologique et traditionnel par lequel la plèbe démontre sa capacité d’autonomie. Son horizon n’est alors ni un système social séculaire qui détermine le présent, ni le rêve d’une société future qui devrait guider pas à pas un processus révolutionnaire. C’est une position d’extériorité critique qui témoigne du caractère « politique relatif » et non « naturel absolu » de l’ordre du présent et donc de la possibilité indéterminée de le modifier. La seule conséquence réellement prescriptive de ce geste, c’est que désormais tous les citoyens ont droit à la parole, pas à n’importe quelle parole, à une parole de mise en question effective de la validité et de la légitimité des discours de commandement. Le vrai et le juste sont sur la table.

Pour autant, une philosophie plébéienne, cela ne signifie pas philosophie de la plèbe ou du peuple ou de quelque autre groupe que ce soit (de même que la philosophie patricienne n’est pas produite par les membres d’un groupe dominant, ces gens là ont autre chose à faire. Mais ils trouvent facilement des larbins pour produire cette légitimation philosophique). D’abord, le terme « plébéien » ne se réfère pas ici à une attribution socio-politique, mais à un style de pratique philosophique définissable dans une opposition avec un style patricien. Trivialement, cela signifie que des étudiants de milieu modeste dans une université de banlieue (ainsi que leurs professeurs) peuvent très bien se vautrer dans la philosophie patricienne. (Ce qui est d’autant plus ridicule, qu’étant donné leur origine sociale, ce sera en pure perte pour l’obtention des bénéfices symboliques et matériels qu’ils pourraient en attendre).

Mais surtout, la notion de plèbe est une notion originairement politique, la sécession de la plèbe romaine est un geste politique et pratique qui suppose une forme particulière d’association des corps, de prise de parole et d’action collective. Rien de tel dans une philosophie plébéienne. Parce qu’il ne faut pas confondre philosophie et politique. Il s’agit de deux gestes différents qui doivent être distingués, même s’ils peuvent évidemment s’embrayer l’un sur l’autre. En tant que telle une philosophie critique ne produit aucune posture politique, au contraire, elle dissout toute possibilité de posture – ce qui est la condition nécessaire pour forger des armes conceptuelles suffisamment aiguisées. Et, pour utiliser ces armes dans un combat politique, il faut suspendre le geste philosophique de la mise en question systématique et accepter de croire et de défendre des idées (toujours critiquables) pour peser dans un rapport de forces. Rien n’empêche, plus tard, de reprendre la critique des positions que l’on a dû défendre…

Ce qui est difficile, c’est que le geste critique d’une philosophie plébéienne est toujours à refaire, parce que les deux pratiques de la philosophie (patricienne et plébéienne) sont comme des « sœurs ennemies ». Elles reposent toutes deux sur un même principe qui les rapproche en même temps qu’il les oppose radicalement. Ce principe est que toute philosophie est pensée de l’absolu, c’est ce qui la distingue des autres pratiques théoriques. Simplement, dans le cas de la philosophie patricienne, il s’agit de la pensée d’un absolu qui « parle ». Un absolu plein, positif, prescriptif. Une transcendance qui domine ceux qui ne peuvent que lui être subordonnés.

Or, la philosophie plébéienne a aussi besoin d’une pensée de l’absolu. Elle ne peut pas se contenter de dire qu’elle ne s’occupe que des choses relatives entre elles. La pensée de l’immanence radicale des relations entre tout ce qui est a besoin d’une pensée de l’absolu. Seulement, cet absolu est précisément l’outil de pensée qui doit empêcher toute possibilité de décoller du plan d’immanence par des projections, plus ou moins convaincantes, de transcendance. La philosophie plébéienne doit vider le ciel vers où s’élancent les prétentions hiérarchiques de transcendance, mieux elle doit abolir la possibilité de penser cet espace de supériorité, il n’y a pas de ciel. C’est pourquoi elle a besoin d’une pensée de l’absolu=néant, transcendance si l’on veut, mais transcendance qui ne dit rien et nous laisse donc le soin de produire le sens de la situation dans laquelle nous sommes pris.

C’est, je crois, quelque chose qui n’a pas été assez pris en considération : toute pensée anti-patricienne, anti-autoritaire, anti-hiérarchique, bref, toute pensée anarchiste, doit reposer sur une pensée radicale de l’absolu (la seule qui soit cohérente en fait, l’absolu qui parle étant une absurdité superstitieuse). Elle doit sans cesse réactiver cette pensée de l’absolu=néant, dans un effort tragique, peut-être inhumain, d’imprégnation du fait qu’il n’y a absolument rien d’autre que cette vie là, avec la volonté désespérée mais tenace de détruire l’ontologie hiérarchique, d’envoyer aux oubliettes de l’histoire la maladie infantile de l’humanité qu’a été Dieu et déposséder tous les prêtres et les croyants (ou demi-croyants) de leurs idoles.

Olivier Razac

 

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A propos Razac

Après des études de philosophie à l'Université Paris 8 dans les années 90 et une période de production d'essais de philosophie politique sur des objets contemporains (le barbelé et la délimitation de l'espace, le zoo et le spectacle de la réalité, la médecine et la "grande santé"). J'ai travaillé pendant huit ans comme enseignant-chercheur au sein de l'Administration Pénitentiaire. C'est dans cette institution disciplinaire que j'ai compris ce que pouvait signifier pour moi la pratique de la philosophie, c'est-à-dire une critique des rationalités de gouvernement à partir des pratiques et dans une perspective résolument anti-autoritaire. Depuis 2014, j'ai intégré l'université de Grenoble comme maître de conférences en philosophie. Je travaille sur la question de l'autorité politique, sur les notions de société du spectacle et de société du contrôle. J'essaie également de porter, avec les étudiants, des projets de philosophie appliquée déconstruisant les pratiques de pouvoir. Enfin, nous tentons de faire vivre un réseau de "philosophie plébéienne", anti-patricienne donc, mais aussi en recherche de relations avec tous nos camarades artisans de la critique sociale.


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12 commentaires sur “Une philosophie plébéienne

  • Christiane VOLLAIRE

    Salut Olivier,
    Merci de cet envoi.Ton texte pose les choses de manière très claire. Et en particulier, bien sûr, ce fondement religieux de l’autorité philosophique, et de la pensée philosophique en général, qu’on voit dans les courants phénoménologiques omniprésents dans l’académie. Jusques et y compris dans cette tarte à la crème que constitue le « Penser par soi-même ».
    Drôlement compliqué, en revanche, de se déprendre, par le simple geste de l’écriture, de quelque chose qui relève bien, malgré tout, d’une forme très subreptice de reconduite de l’autorité dans la position d’auteur, même avec toute l’auto-dérision requise … et Foucault lui-même est loin d’y avoir échappé.
    Bravo en tout cas pour la clarté de ta position. Amicalement.
    Christiane

    • Olivier Razac

      Tout à fait d’accord sur le fait que ce n’est pas par la seule activité d’écriture (et donc la reconduction de la figure de l’auteur) que l’on peut échapper à cet effet autoritaire de toutes les postures académiques, philosophique en particulier.
      L’idée était ici de pointer malgré tout qu’une certaine manière de faire de la philosophie pouvait désamorcer ces effets de pouvoir induits, même malgré celui qui parle.
      Comment, finalement, reconduire l’énergétique socratique, sans se limiter à une maïteutique dialectique désincarnée (du genre projet éducatif d’insertion pour jeunes de banlieues en manque de repère, j’ai connu, côté autorité)
      Et, oui, le style cynique, ne suffit pas, mais pas du tout. Ce à quoi je pensais (et que j’essaie de pratiquer de plus en plus, et que je tente d’expliquer dans la version longue du texte, en cours) c’est à la pratique de l’enquête philosophique (à cheval sur toutes les disciplines qu’on veut). Saisir les conditions de possibilité du présent avec une agressivité critique sans finalité pratique, vouloir démonter la machinerie de production du réel, juste, parfois, pour avoir le sentiment fugace d’une respiration, d’une pause où une pensée fraîche peut se glisser.
      Et l’idée de l’enquête suppose la production commune de la réflexion, des concepts et des armes (c’est ce que j’essaie d’expérimenter par un travail sur les rationalités des travailleurs sociaux pénitentiaires, dans un aller-retour entre leur réflexion et la formalisation critique que je peux leur proposer)
      L’idée d’une philosophie critique pratique est encore à creuser, quelles modalités concrètes peut-elle prendre ?

  • Philippe Roy

    Bonjour Olivier,

    merci pour l’envoi de ton article que j’ai lu avec grand intérêt. Ce que tu dis sur la posture patricienne est très pertinent et vise juste, c’est un rapport à la philosophie qui m’exaspère et qui prolifère à l’université comme au lycée.

    Dans ton article tu tiens à distinguer geste politique et geste philosophique, deux concepts qui me sont chers. Mais j’ai quelques réserves quant au marquage de leur différence. Tu montres bien au début de ton article que le geste politique patricien est superposable au geste philosophique patricien. Tu défends ensuite l’idée d’un geste critique du côté plébéien, pourtant tu laisses entendre qu’il n’est pas seulement critique mais aussi productif puisqu’il expérimente des branchements. Ainsi cette expérimentation de branchements n’est pas sans rapport avec les gestes politiques qui sont eux aussi de nouveaux branchements collectifs (comme le geste de la plèbe romaine).

    Tu sembles refuser la fonction politique du geste philosophique car ce dernier ne produit aucune posture politique or pourquoi un geste politique serait nécessairement la production d’une posture ? Pourquoi un geste politique supposerait déjà une idée (tu parles bien de défendre des idées) ? Je pense que des gestes politiques peuvent ne pas être au service d’idées mais être justement production d’une autre réalité politique. Si idée il y a, elle est en ce cas indiscernable du geste (j’appelle pour mon compte « diagramme » l' »idée » impliquée par un geste). Je me demande donc si tu ne reconduis pas là la distinction platonicienne que tu critiques (distinction entre l’idée et les faits).

    Tu soutiens aussi que seul le geste philosophique peut se suspendre or c’est une propriété de tout geste de pouvoir se suspendre et donc aussi d’un geste politique (je m’étends longuement sur ce point dans mon livre « Trouer la membrane. penser et vivre la politique par des gestes »). Faut-il alors penser que le geste philosophique ne se dirait que du discursif et non des corps (des conduites) ? Mais n’y a-t-il pas une reprise du geste philosophique par des gestes politiques (c’est clair avec les gestes foucaldiens), idée que tu sembles partager puisque tu dis que les gestes peuvent s’embrayer l’un sur l’autre.

    Je ne dis pas non plus que politique et philosophique sont identiques, la philosophie fait le choix d’un plan conceptuel, ainsi ici tes concepts sont, entre autres, ceux du partage patricien/plébéien et de geste…mais ce plan n’est pas sans produire des effets dans le champ politique et inversement des gestes politiques ne sont pas sans susciter des concepts. L’intérêt du concept de geste est qu’il n’est pas soumis à la distinction entre pensée et faits ou (âme/corps) et je crois qu’il répond par là pleinement à cette exigence d’immanence dont tu parles, d’autant plus que tout geste prendre naissance dans un site vide (tu parles de « néant »), point sur lequel je ne m’étendrai pas cette fois-ci (qui est au coeur d’un autre livre que je suis en train de finaliser qui s’intitule « L’immeuble du mobile » reconduisant aussi, comme pour toi, une certaine idée de l’absolu…liée à l’événement, à l’Aîon).

    En tout cas je remarque encore une fois que nos lignes de recherches sont bien proches, ce pourquoi elles peuvent se nourrir de leurs croisements comme de leurs écarts…

    Amicalement,
    Philippe

    • Razac Auteur du billet

      Je crois que le problème de la non-superposabilité des gestes philosophiques ou politiques ne se posent pas dans le texte en termes de productivité, la différence se situe plus simplement sur la question de l’association collective des corps, là, la philosophie n’est pas efficiente et la politique commence (comprenons nous bien, je ne dis pas que la philosophie n’a rien à dire sur l’association politique, ou qu’un collectif ne peut pas produire de la philosophie, mais que quand il s’agit de produire une organisation matérielle collective au sein d’un rapport de force polémique, d’autres problèmes décisifs se posent qui ne sont pas philosophiques, mais je pense que nous sommes d’accord là dessus)

      Par ailleurs, mon problème n’est pas l’opposition entre idée et corps, ou matière mais entre la critique dissolvante et l’affirmation (même temporaire) qui possède toujours une part d’impensé vis-à-vis de la critique. L’idée est d’être capable de désarmer l’acide philosophique, un temps du moins, pour fabriquer quelque chose, quitte à le dissoudre ensuite.

      De même, dans cette idée les deux gestes (philosophique et politique) peuvent et même doivent se suspendre pour pouvoir s’embrayer, c’est intuitif (mais aussi vécu) et je pense que c’est un vrai problème malgré son apparence abstraite.

      • Philippe Roy

        Dois-je comprendre alors que, pour toi, ce qu’on appelle l’intelligence de la situation politique ne peut pas être alliée à une intelligence philosophique pour produire une autre organisation matérielle ? (jusqu’à l’indiscernabilité de ces deux intelligences) J’ai l’impression que tu supposes que cette non alliance a lieu seulement quand on considère la philosophie comme critique radicale (acide, dissolvante, dis-tu). Mais c’est une certaine approche de la philosophie, penses-tu que, comprise autrement, elle puisse alors répondre à cette interpénétration des intelligences ? Si oui, il faut bien alors comprendre pourquoi cela est possible. Dois-je penser que cette possibilité est alors liée au suspens partagé des deux gestes, comme tu le suggères, en ce cas quel statut prend la philosophie critique ou radicale ? (qui par là ne l’est plus car je suppose que c’est elle qui se suspend) Cela répondant peut-être aussi pour toi à la question précédente.

        • Razac

          Premier aspect, ce que j’essaie de circonscrire est bien une approche possible de la philosophie. Je cherche à mieux la cerner parce qu’il subsiste très largement dans les pratiques actuelles ce que je ressens comme des confusions des recouvrements entre des manières opposées de faire de la philosophie et des manières de penser qui ne sont pas propre à la philosophie. Or, ces recouvrements sont dommageables pour la philosophie ET la pensée/action politique.
          De ce point de vue, ce qu’il faudrait éviter à tout prix, c’est la répétition (sous quelque forme que ce soit) du geste platonicien de « production conceptuelle » de la cité idéale.
          Une philosophie non autoritaire (donc libertaire) doit faire cette ascèse, abandonner les discours sur ce qu’il faudrait penser et faire, point final.
          Ce qu’elle peut, par contre, proposer, c’est le dégagement de possibilités de penser par déconstruction des agencements discursifs réglant le présent. Il ne faut pas confondre cet aspect avec une « construction » ou une proposition positive. La philosophie peut rendre des choses possibles, parce qu’elle enlève d’autres choses, qu’elle dégage l’horizon.
          Pour ce qui est de l’imagination d’autres modes de vie, d’autres organisations, d’autres rapports au monde, eh bien je crois tout simplement que ce n’est pas particulièrement philosophique, ce n’est pas son domaine ou son énergétique.
          Encore une fois, rien n’empêche un individu ou un groupe d’enchaîner (ou d’entrelacer, mais c’est dangereux) les différents gestes et « intelligences » (critiques, imaginatifs, créatifs, productifs etc.) mais il me semble important de les distinguer.
          Pour la raison simple que leur confusion reproduit des effets d’autorité. Par exemple, distinguer la philosophie vis-à-vis de l’imagination d’une autre organisation sociale permet de séparer le plus violemment possible cette imagination de la question de la vérité. De ce point de vue, la philosophie pourrait non pas refermer le champ des possibles (il n’y a nécessairement qu’un mode de vie bon, qu’une cité juste etc.) mais l’ouvrir à des possibilités multiples qui peuvent alors se brancher sur d’autres exigences (politiques, économiques, matérielles, polémiques, affecitves, esthétiques, etc mais aussi locales, temporaires, autonomes, etc.)

  • Alain Brossat

    Une question à élucider pourrait être la suivante: à quel titre pouvons-nous nous prévaloir du titre de “plébéiens” dans la pratique ou la mise en oeuvre de cette philosophie différente? De ces gestes en quête d’un point d’altérité (ou d’altération!) en relation avec la philosophie universitaire?
    En effet, selon les approches de la plèbe qui nous sont familères et nous inspirent (Foucault…) la plèbe se caractérise par sa difficulté à faire entendre sa voix, à accéder à la reconnaissance de son exprience propre et des actions ou des gestes qui en découlent. Elle n’est pas muette, mais elle a constamment, structurellement, et quelles que soient ses visages, un problème d’accès à la sphère publique, aux espaces communs.
    Or, tel n’est pas vraiment notre condition, même si ce que nous pouvons dire ne trouve des conditions d’écoute qu’insignifiantes, en comparaison de ce qu’obtient sans mal le journalisme philosophique, la philo bling bling, la philosophie universitaire couronnée…
    Simple question, donc: parler de philosophie plébéienne, cela suppose-t-il que nous nous définissions comme des philosophes plébéiens et si nous le faisions, n’y aurait-il pas là comme un léger abus de langage?
    Question ouverte…

    Alain Brossat

    • Razac

      Tout d’abord, il faudrait effectivement se méfier de toute assignation identitaire. La « philosophie plébéienne » que nous essayons de circonscrire est un type de pratique, on peut la reconnaître à une manière de faire. Il serait abusif et dangereux de l’étendre à une manière d’être figée, « être » un philosophe plébéien.
      Par ailleurs, vous répondez me semble-t-il à la question du statut de la parole. (Je mets de côté des conceptions romantico-foucaldienne sur la plèbe sauvage qui fait irruption comme du dehors, faisant événement par son mutisme même etc.). La plèbe n’est pas le dehors, elle est le banal, tout le monde en tant que personne en particulier. Par contre, sa parole est en difficulté sur l’espace public saturé de discours patriciens. Oui, mais c’est bien notre cas, ne nous y trompons pas (sinon on se ferait avoir nous même par la figure de l’auteur). Une certaine lucidité consisterait à se considérer comme des artisans (quand on « fabrique » un livre qui se vend à 500 ou même mille exemplaires, que l’on fait cours à des gens qui sont comme nous des « personne en particulier » et que l’on passe (de temps en temps) sur des radios confidentielles, on est quand même loin de l’industrialisation marchande de la philosophie bling-bling, et c’est tant mieux. Bon, en tout cas que je parle pour moi, je ne veux vexer personne !)
      Plus profondément, il est vrai qu’un effort qui me semble nécessaire (là aussi je parle pour moi), serait d’établir un autre rapport avec ceux avec qui nous partageons les discours que nous fabriquons. Pour le dire rapidement, il faut que ces discours soient produits à partir de leur pensée, de telle manière qu’ils puissent les utiliser (comme outils de déconstruction essentiellement) dans leurs luttes et résistances (sous toutes les formes ; spirituelles, hiérarchiques, mais aussi sociales et politiques). Si possible avec un rapport direct dans cet échange.
      Je suis par ailleurs conscient que, quoi que nous fassions, notre artisanat risque toujours (est toujours) rabattu sur les formes autoritaires platoniciennes de la philosophie et de l’Auteur. Justement, d’où la nécessité pour nous de rester à notre place, de refuser le « piédestal » que l’on nous tend, en fait pour nous neutraliser.

  • Philippe Roy

    (Message reposté pour qu’il retrouve sa véritable largeur)

    Je ne peux m’empêcher de me dire que tu n’identifies seulement que deux modes de philosophie, la première, platonicienne, qui consiste à penser qu’il faille appliquer autoritairement une Idée, une seule, pour produire la bonne politique, dire ce qu’il faut faire. Ce pourquoi tu y associes la vérité (en tant qu’elle prétend à être une). L’autre, une philosophie critique qui déblaye le terrain sans jamais dire ce qu’il faut faire. Pourquoi seulement ces deux définitions ? Penses-tu vraiment qu’il n’y en a pas d’autres ? Par ailleurs je ne vois pas comment éviter la prescription (dire ce qu’il faut faire) dans un discours philosophico-politique. Toi même, tu prescris bien ce qu’il faut faire : ne pas faire une philosophie et une politique patriciennes ( à te lire les deux sont superposables, je te l’ai déjà fait remarquer). Il y a un germe de prescription quand on dit ce qu’il ne faut pas faire. Certes, tu poses que la critique doit être radicale, c’est-à-dire critiquer tout ce qu’il serait de l’ordre d’une prescription et même critiquer toute manière de penser. Mais une critique radicale poussée à l’absolu (mais se disant radicale je pense qu’elle prétend aller jusque là), devrait se critiquer elle-même.

    Ne pense pas que je cherche à faire mon sophiste, je veux simplement mettre en avant qu’il me semble que tout énoncé, production d’une philosophie est de l’ordre d’une intervention, dans mon langage elle est sous l’horizon d’un geste. Et il n’est pas possible d’aller trouver une clairière au-delà de cet horizon, il n’y a pas de surplomb. Bien sûr cela je le dis depuis cette position philosophique gestuelle, qui par là s’auto-justifie. Mais toutes les auto-justifications ne se valent pas. La seule attitude critique ne voit pas qu’elle se fait toujours au nom de quelque chose, elle se fait toujours au service d’un geste qu’elle ne fait pas ressortir. Dans ton cas, cela est manifeste, ta philosophie critique se fait sous l’horizon du geste plébéien, ce pourquoi elle se veut philosophie (critique) plébéienne. Tu n’iras pas jusqu’à la critiquer je suppose ? (où si c’est le cas cela sera encore en son nom…)

    Alors tu comprendras que je n’ai pour mon compte aucun scrupule à penser que la philosophie puisse être prescriptive car, de fait elle est en tant que geste une intervention, son geste n’est pas sans inciter ou appuyer des actes et discours politiques. Inversement des actes et discours politiques ne sont pas envelopper des gestes philosophiques, preuve en est que chez toi l’acte politique plébéien se voit redéployer comme geste philosophique (sans que, évidemment, ce geste soit identique à l’acte). Cela ne signifiant pas pour moi que les acteurs politique lisent de la philosophie, j’ai pu constater chez certains acteurs politiques une intelligence politique et philosophique sans pour cela qu’il y ait référence à un philosophe. Inversement certains gestes philosophiques se sont construits en se nourrissant de gestes politiques, les appuyant ensuite, intervenant par là-même.

    Si la philosophie ne dit pas ce qu’il faut faire dans telle ou telle situation et n’ait surtout pas à le faire selon toi, je suis d’accord, mais pas pour les mêmes raisons que toi. Car cela relève plutôt du fait que de toute façon elle ne peut pas savoir à l’avance tout ce qu’il faut faire. Mais cela n’empêche pas que son geste puisse participer d’un geste politique en situation.

    Par exemple, on ne peut pas penser que le geste des Lumières n’ait pas participé aux gestes politiques de la Révolution Française (je ne dis pas que tous les gestes en relevaient mais que certains ont trouvé une part de leur impulsion dans ce geste philosophique), ou que le geste foucaldien mettant à jour le pouvoir disciplinaire n’ait pas participé à l’impulsion de certaines contre-conduites. Evidemment il ne s’agit pas de dire que le geste philosophique va être appliqué à la lettre, cela n’arrive jamais (et encore une fois cela n’a pas de sens, même Platon ne le pensait pas). On peut se nourrir du geste fouriériste pour changer ses pratiques éducatives sans pour autant construire un phalanstère.

    Je crois qu’il faut aussi soulever un autre problème lié au geste. Un geste peut devenir tentaculaire et s’imposer partout comme seule manière de faire. Mais, là encore, je ne vois pas pourquoi cela viendrait de la philosophie, ce qu’il faut penser-et-faire peut être lié à un geste politique tentaculaire comme le geste du biopouvoir qui investit de plus en plus toutes nos conduites ou comme le geste des démocraties-marchés que la communauté internationale aimerait voir s’implanter partout etc.

    Bref, puisque la politique , la philosophie, l’art etc. sont pour moi gestes, je pense donc que tout n’est affaire que de gestes intervenant dans un univers de gestes, tout n’est que batailles, créations, il n’est donc pas question pour mon compte de découper des régions imperméables (la politique d’un côté , la philosophie de l’autre etc.). Le geste est transversal aux disciplines (comme aux discours et aux actes). Ta philosophie plébéienne est pour moi un beau geste justement parce que je sens qu’elle n’est pas sans avoir une capacité d’intervention qui dépasse le cercle des philosophes (car il existe des philosophes dont le geste n’a comme vocation que d’intervenir dans un univers codifié, universitaire ou autres, par exemple remettre en question un commentaire sur un philosophe en en créant un de plus, ce tu renvoies au fonctionnement patricien d’ailleurs ).

    Au regard de ce que je viens de dire, le problème que tu poses serait donc plutôt pour moi, retraduit dans mon langage, pourquoi un geste peut devenir autoritaire ?(comment donc éviter qu’il le devienne) or cela est pensable à partir des effets de subjectivation propres aux gestes (associés à une machination visuelle et/ou scripturale de détachement d’une auctoritas, ce problème du nom étant d’ailleurs au centre de ta discussion avec Alain et de la réponse de Christiane), l’autorité d’un geste ne paraît de plus pas seulement venir de la philosophie (comme on peut en avoir l’impression en te lisant) mais je ne veux pas m’étendre ici sur ce point car j’aimerais déjà savoir si, à tes yeux, je fais fausse route.

  • Eric Henunc ici c'est moi maintenant ciao JM

    Voilà qui fait plaisir à lire. Au lieu d’une bataille navale où la seule jouissance est d’entendre un : « touché, coulé » finalement assez stérile. On nous propose ici, un nouvel échange, jeu de don positif, dont le gain, serait un potentiel accru de flottabilité. Attention ce n’est pas, loin de là, une œuvre de bienfaisance, charité saupoudreuse de bouées et autre gilet de sauvetage griffés, mais un outil pour déchirer l’écran de la peur et du fantasme. Leçon de natation loin des piscines aseptisées et du sport publicitaire, à l’image d’un père qui apprend à son fils à nager nu dans la rivière. On aura de la vase entre les doigts de pieds, quelques galets pour bousculer notre équilibre et des poissons qui fusent d’on ne sait où !

    Je plonge !

    Eric Hénunc

  • Jean-Michel A

    Bonjour

    La grande difficulté sera de trouver la position d’où émerge le message critique, pour que celui-ci soit audible.

    J’aime le projet de lutter contre une quelconque tautologie ( croa, croa ) et les faussaires ( sophistes, scolastiques, héritiers …) qui, pour acquérir l’autorité nécessaire à leur activité, cherchent à s’emparer du code et finissent par ne créer que de simples arguties techniques. Alors : les mots sont colorés, clignotent, s’agitent mais leur sens perverti pour n’être plus qu’illusoire, illusionniste, magique, flou ne prône plus que vacuité. La technique du langage, modulée en un discours qui n’est plus que celui du publicitaire, un énorme oxymore foireux. Qu’importe, il faut mettre le public, la clientèle en état d’attendre que le lapin blanc sorte du chapeau et c’est ce qu’il fera. Langage et argent sont de magnifiques outils de pouvoir. Élaborés au fil de l’Histoire des structures sociales, il sont, sous couvert de leur prétendue neutralité, prothèses de l’agir pour les handicapés ( ici notion sociale pas médicale ), le résultat de cette fuite dans l’illusion, refus d’être en prise directe avec ce réel parce qu’il est, aussi parfois, moment de souffrance.

    Et puis j’apprécie aussi ce que j’exprimerais comme analogie de la conception de l’éphémère. Puisque comme pour la sensation de la durée, du temps, et de l’éphémère de chaque instant, qui perpétuellement, se reproduit ? Advient ? L’absolu serait alors d’arrêter, supprimer le mensonge là aussi, décalage usant des artifices du passé et futur. Il n’y a de temps que présent et donc qu’instant d’agir, d’être là pleinement, pas d’autre vie que celle ci.

    J’interpréterais donc, ce que tu propose à celui qui voudrait énoncer une philosophie plébéienne, de cette manière :

    Sa philosophie, est d’abord une politique du comportement. Cynique son langage est le juste nécessaire à boucher les trous de ce que sont corps exprime mais de manière insuffisamment visible ou lisible pour autrui, dans ce qu’il pense vouloir, devoir, pouvoir communiquer, donner à connaître de lui même et du monde.

    Ainsi, au pire il dit, au mieux il est alors, poète en mouvement, l’acte créatif, dans cette durée qu’il occupe de son déplacement …

    C’est sa relation à autrui qui suscite l’intérêt de produire un échange d’information critique, de simple plaisir du chant ou du murmure au B.A ba de la transmission. Le don de ce que je suis ( connaissance ) dans le sens de ce qu’expriment les « poètes de la forêt de bambous » le soir d’une bonne cuite. Une humanité franche ayant certes sa part de tripe et de boyaux, mais peut-être joyeuse, même au profond de l’hiver le plus boueux.

    Quel programme !